lundi 22 décembre 2008

Psychanalyse

Je pleure mon chien. C'est vrai. Mais je ne pleure pas mon pauvre petit moi. En réalité, si à cette seconde même où j'écris ces mots, le monde dégoulinait de bonheur, si aucun animal ne perdait la raison dans ces usines à viande où on le considère comme une bio-mécanique sans souffrance au service de l'homme, animal supérieur, si aucun enfant ne perdait son innocence dans ces usines à bébelles où on le considère comme un outil au service de l'occidental, l'homme supérieur, si aucun soldat n'explosait sur une bombe, si aucune âme n'était seule à en pleurer, si personne n'haïssait, ne méprisait, ne se vouait au malheur d'autrui, si chacun choisissait l'amour et que l'amour, et bien oui je pleurerais mon chien encore, mais je pleurerais mon chien légèrement, seule, contente de la vie qu'il a menée, triste de l'avoir perdu, juste triste de l'avoir perdu.
Mais le monde haït.
Et j'ai perdu Blue, mon rempart contre les outrages du monde.
J'ai été impuissante à rendre mon chien immortel.
Blue, pardonne-moi de t'avoir brusqué parfois, de ne pas avoir vu que tu vieillissais si certainement. Pardonne-moi de ne pas avoir su t'épargner la mort, ce scandale.
Je vois aujourd'hui la mort dans chacun des êtres qui m'entourent et que j'aime.
Existe-t-il une délivrance?

mercredi 10 décembre 2008

Retour au tout

Mon chien est mort!
Jacques Languirand
Source : http://radio-canada.ca/



Soudain, à peine dix à quinze secondes après le début de l’injection, le chien avait cessé de respirer. J’ai caressé sa tête magnifique que j’aimais tellement. Il était encore chaud. Mais la vie avait commencé de se retirer de lui. J’étais déjà devant sa mort, confronté à sa mort. Une grande souffrance est monté en moi. Comme une lame de fond qui m’a soulevé. Et puis j’ai regardé ses yeux. Déjà vitreux et la pupille dilatée. J’avais l’impression d’étouffer.


À l’époque où j’étais en pleine dépression – il y a de ça plus de vingt ans – mon épouse m’a offert pour Noël deux cadeaux: un chien malamute, qui est en fait entré dans ma vie un mois plus tôt, et un Bouddha. J’ai aussitôt pensé que l’un allait étayer ma vie instinctive (émotive et affective aussi) et l’autre, ma vie intuitive. Bien qu’en réalité cette distinction entre les deux plans: matériel et spirituel, paraît bien arbitraire quand on sait que j’ai donné à ce chien le nom de Platon...

Un peu moins de dix ans plus tard, il est mort, non sans avoir profondément bousculé mes habitudes de vie – entreprise que mon second malamute, Horus, a parachevée. C’est lui que je pleure aujourd’hui. Mais c’est peu dire car, en fait, depuis plus d’un mois qu’il m’a quitté, j’ai du mal à me retrouver. Comme si on avait oblitéré une part de mon identité. Cela se ressent plus spécialement dans les habitudes de vie. Un pan de ma vie s’est effondré. C’est que pendant plus de vingt ans, j’ai vécu jour après jour ma vie de chien. J’ai promené dans la nature tous les jours, en moyenne une heure trente; je me suis remis à faire du ski de randonnée... À cause de mes chiens, jusqu’à tout récemment, j’ai renoncé à de nombreux voyages de plus de deux jours. Et pour prendre des vacances avec eux, j’ai fini par faire du camping motorisé. C’est fou ce qu’on peut faire pour vivre en harmonie avec un chien. Il faut dire que cette race de chiens, comme tous les chiens dits d’extérieur, est particulièrement exigeante si on prend au sérieux leur qualité de vie. J’en suis rapidement venu du reste, à confondre leur qualité de vie et la mienne.

Dans le campeur, je couchais à l’arrière avec mon chien sur une mosaïque de coussins formant un rectangle dont la longueur équivalait à peu près à celle d’un lit king size alors que la largeur était de beaucoup inférieure. Je devais donc me coucher en diagonal avec, d’un côté une ou deux boîtes de livres de chevet et de cahiers qui occupaient mes soirées, et de l’autre, le chien : chacun finissant par établir son territoire, mais le plus souvent collés l’un sur l’autre. S’il m’arrivait dans mon sommeil de déborder de mon territoire pour empiéter sur celui du chien, il ne manquait jamais de me rappeler à l’ordre d’un coup de grogne, comme si j’eusse été un chien. J’ai toujours considéré comme un privilège d’être traité comme un chien – par un (autre) chien, cela va sans dire!

Pourtant, je n’étais pas à ses yeux un chien ordinaire, j’étais le chef de meute. Un privilège certes, mais aussi quelle responsabilité! Au cours des randonnées hivernales, si le chien a peur d’avancer sur la glace qu’il juge trop mince, il s’arrête pour attendre un signe du chef de meute. Ce qui revient le plus souvent non pas à l’exhorter mais à lui donner l’exemple de ce qu’il faut faire : continuer d’avancer ou rebrousser chemin. Dans d’autres circonstances, s’il s’agit pour lui par exemple de traverser ou non une rivière à la nage, un commandement suffit à le rassurer. Si le chef de meute s’est prononcé...

Comme dans toutes les situations graves, je me reporte à la formule qui me réconcilie avec moi-même et avec le cosmos : " je m’en remets à la conscience universelle ".

Je m’abandonne à la conscience universelle dont je suis une parcelle, comme une facette d’un diamant qu’il me revient de polir. Et dont Horus est lui-même une parcelle : il l’était, il l’est encore. " Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ". Il n’a pas cessé par sa mort d’être cette parcelle de la conscience universelle d’où il a été tiré pour se manifester au plan matériel et où il est retourné après avoir vécu du mieux qu’il a pu l’expérience qui s’offrait à lui : après avoir, du mieux qu’il a pu, poli sa facette à lui.

P.S. : À ma naissance, ma mère avait un chien. Il s’appelait Teddy. Un petit bull-dog intelligent et affectueux – à ce qu’on m’en a dit.

Le matin au réveil, c’est le chien que je voyais d’abord. Ou ma mère. Ou les deux. Le soir, c’est aussi le chien que je voyais avant de m’endormir. Ou ma mère. Ou les deux

J’avais deux ans et demi lorsque ma mère est morte. Et avec elle, le chien est disparu de ma vie.