Il y a longtemps que je les ai vus. Le mercure marquait -27 degrés. C'est le moment de l'année où le parc se vide de tous ses promeneurs, même les plus braves. Et c'est aussi ce moment que je préfère. Le parc nous appartient, à mes deux chiennes restantes, et à moi. Le vent qui souffle rend la respiration pénible et l'humidité de l'air givre les cils. Même le fleuve semble geindre et ses eaux libres de glaces à cause du courant se condensent en petits cristaux sur sa surface et dans les airs. Les chiennes courent dans toutes les directions, reniflent la présence de petits animaux, mais ne les voient pas eux. Ils sont sur le sentier. L'un d'entre eux m'observe. Les deux autres batifolent sur la neige derrière lui. Leurs queues grises argentées tracent des éclairs dans la lumière des lampadaires. Mes chiennes sont plus bas, près du fleuve, s'aventurant sur la courte banquise. Puis, les trois renards disparaissent en un clin d'oeil dans les buissons. Je les reverrai plusieurs soirs encore, puis, plus du tout.
La banquise a fondu. Les eaux ont monté. J'espère que la tanière des renards dans les rochers n'est pas innondée. Kayla repère quelque chose dans les crevasses. Je la laisse explorer. Ces brèves stimulations la sortent trop rarement de la mélancolie qui lui est tombée dessus, comme à moi, cette journée de novembre. Alors elle sent l'odeur d'une bête toute proche et se faufile le corps dans les interstices du rocher. Je ne la vois plus qu'à moitié quand soudain j'entends un gros plouf. La bête est dans l'eau, mais ce n'est ni un petit rat musqué, ni même un renard. C'est une loutre qui nage vers le milieu du fleuve pour fuir l'inquisition insistante de Kayla. Une loutre! Je rappelle les chiennes pour lui laisser la paix et marche vers la maison. Au coin de Notre-Dame, j'attends que deux-trois poids lourds et un autobus de ville passent avant de traverser.
J'habite Montréal, P.Q.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
1 commentaire:
Ce texte me plaît beaucoup. La surprise du sauvage attelé au citadin. Quand ces deux mondes se côtoient de près, c'est la joie.
Enregistrer un commentaire